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L’Effet Shakespeare

Du fait qu’on peut lire parfaitement Shakespeare et ne rien comprendre à la réponse de la boulangère …

Comme je le disais dans un précédent article, beaucoup d’étudiants en langue arabe se plaignent, lorsqu’on les collent au classique sans cours de dialecte, qu’ils peuvent disserter sur la vie d’Avicenne, mais sont incapables de demander une baguette de pain dans aucun des pays arabes. (Sauf, bien sûr, pour les dialectophones, étudiants idéaux …). Que beaucoup de facs ne proposent pas de cours de dialecte, c’est dommage, mais pour ce qui d’apprendre le dialecte, rien de vaut d’aller vivre dans le pays concerné … Au pire il y a tout un tas de méthodes disponibles et pas trop chères pour savoir à quoi s’attendre. Et c’est souvent bien plus rapide que les cours auxquels j’ai pu assister.

«Un marocain et un égyptien ne se comprennent pas» entend-on souvent. C’est vrai, de la même façon qu’un bushmen australien ne comprendra pas un texan ou un canadien du premier coup, ni non plus un chti et un marseillais … Les linguistes chervonnés me rétorqueront peut-être qu’il y a plus de différence tout de même entre les dialectes arabes que les «patois» français. J’en doute fortement, mais l’autre phrase très entendue est «l’arabe classique, c’est comme le latin dans les pays de langues romanes (Espagne, Italie, …)». Là aussi, cette comparaison n’est guère convaincante. Elle marcherait si effectivement tous les élèves des pays latins étudiaient à l’école l’histoire, les maths … via le latin, que tout le monde (ceux qui savent lire du moins) lisait couramment le latin dans les journaux, et le comprenait aux infos à la télé, et lisait sans problème n’importe quel roman, qui serait écrit automatiquement en latin.

Donc non, l’arabe classique n’est pas comme le latin, c’est plutôt comme le français académique : tout le monde ne le pratique pas, loin de là, tout le monde n’a pas le français des discours des présidents de la République, on ne dit pas dans la langue courante «je ne serai pas là», on dit «chré pas là», mais tout le monde le comprend le français soutenu, pour un peu qu’il soit allé à l’école.

Et ce que j’ai vu et entendu pour l’arabe, ce sont des algériennes qui étudiaient en Jordanie, et au bout de quelques mois, tout le monde se comprenait. Question d’habitude, vite prise si il y a une langue «classique» partagée. Il s’agit de dialectes, donc l’adaptation est assez rapide, ce n’est pas comme passer du français au chinois*. Il y a beaucoup plus en commun que de différences …

L’adaptation est d’autant plus rapide si les personnes impliquées, comme je l’ai indiqué, ont été à l’école. Du fait que l’illetrisme et l’analphabétisme sont encore assez répandus dans le monde arabe n’arrange rien, mais le discours «il n’y a pas un arabe, mais des arabes» ne fait pas sens pour moi. L’anglais aussi a un très large spectre, plein de dialectes, d’accents, de particularismes régionaux, mais ça reste «l’anglais». Pourquoi compliquer quand on peut faire simple ?

Je ne cherche en tous cas pas à débattre sur «qu’est-ce qui caractérise une langue, à partir de quand peut-on dire qu’un parler est un dialecte ou une langue à part ?», je n’en sais rien, je ne suis pas assez spécialiste pour sortir des arguments, mais je sais simplement qu’une algérienne peut parler le dialecte jordanien en quelques mois à peine, pour ne par dire un seul, et que je ne pourrais pas en faire autant avec l’allemand ou le russe. Avec l’italien peut-être ? Même pas sûr. (Peut-être que si, si on comprenait tous le latin couramment et que c’était la langue officielle des pays latins, et qu’on lisait en latin … ! Et dans ce cas, le français et l’italien ne seraient-il pas appelés dialectes ?)

Donc à l’argument «l’arabe classique, c’est pas pratique», j’objecte toujours que c’est le cas pour à peu près toutes les langues enseignées de façon traditionnelle en France (c’est-à-dire avec l’écrit surtout). J’ai appris l’anglais au collège et au lycée comme tout le monde, et je suis partie un an en Australie … J’avais les meilleures notes de la classe en littérature, je comprenais Shakespeare bien mieux que mes camarades australiens (j’ai eu du mal à y croire au début), mais alors, quelle catastrophe, dès que quelqu’un m’adressait la parole sur n’importe quoi de la vie de tous les jours … Vocabulaire différent, accent particulier. J’ai mis 6 mois à comprendre les choses basiques, un an à devenir vraiment, ou quasiment, bilingue.

Pour l’arabe, c’était pareil, sauf qu’avant d’aller en Jordanie, je lisais avec difficulté les romans, chose qui m’était déjà facile en anglais avant de mettre les pieds à Melbourne. Donc j’avais encore pas mal de travail en plus … Mais au bout de 6 mois, je comprenais les choses basiques, et je n’ai malheureusement pas pu rester jusqu’à 12 mois pour voir si j’avais atteins un niveau d’aisance comme en Australie. Je suis partie au bout de 9 mois alors que les réponses commençaient à me venir en «mode réflexe». J’ai dû casser l’apprentissage (pas par choix) pile à un moment crucial, qu’il me faut de nouveau retrouver. Mais entre temps j’ai regardé pas mal de séries arabes, et inch’Allah, dès que je remets les pieds dans un pays arabe, je reprendrais là où je m’étais arrêtée …

Pour n’importe quelle langue, je suggère qu’il faut d’abord s’attaquer au «standard», «classique», la langue de l’écrit, des infos … Pour ensuite «attraper» les dialectes et les accents qui viendront plus facilement qu’en faisant l’inverse. Quitte à le faire en même temps dès le début pour les pressés. Mais n’apprendre que le classique, tout comme n’apprendre que le dialecte, c’est se couper inutilement de la moitié de la langue …

Ca peut paraître comme une entreprise sans fin, énorme, mais ça vaut la peine. Pourquoi n’apprendre que Shakespeare sans chercher à comprendre Friends ? Et inversement, pourquoi n’apprendre qu’à parler comme dans une série télé lorsqu’on peut aussi apprendre à lire tout les textes actuels et historiques et les infos, etc, qui relient tout un tas de pays entre eux à travers le temps et l’espace ?

Il ne faut pas dénigrer un aspect de langue pour un autre («le classique ca sert à rien», «le dialecte c’est moche»), ce ne serait qu’amputer la langue d’une de ses parts essentielles.

Mais pour ce qui nous concerne, non-arabophones de base, je conseille vivement, par expérience, de s’attaquer au bases du classique, pour ensuite y ajouter celles d’un dialecte.

* Pour appuyer cette thèse, je viens de voir une émission, « men el akhir » dans sa version émiratie : le plateau était composé d’une libanaise, d’un égyptien, d’un émirati, d’un palestinien, d’un jordanien … Et tous parlaient dans leur dialecte, mais tous se comprenaient !

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À propos de Luisa Noor

Graduate Student, Middle East fan ( yes, it does exist, and it's not even a sickness ), languages fan, traveller, future social anthropologist/ film-maker/ writer ... Etudiante, fan du moyen orient ( ben oui, ça existe aussi ), fan de langues, voyageuse, future anthropologue / réalisatrice / écrivain ...

Discussion

6 réflexions sur “L’Effet Shakespeare

  1. merci pour le nouvel article! L’effet Shakespeare peut être du à notre mode d’apprentissage, essentiellement écrit. J’ai l’impression que c’est une particularité en France, qui fait qu’on est moins bon en langue que les autres, mais peut être que je me trompe 😉

    Publié par sarah | juillet 21, 2013, 18:21
    • C’est exactement mon impression … Comme les méthodes traditionnelles d’apprentissage du grec ancien et du latin, où ne faisait que du thème et version à l’écrit, on a jamais trop réussi à se défaire de ça, et finalement on étudie un peu les langues vivantes comme des langues mortes. Mon expérience en Australie m’avait fait voir qu’effectivement, beaucoup de pays on vite compris qu’il fallait mettre une bonne dose d’oral pour que ce soit efficace. Même s’ils n’en sont pas à apprendre les expressions argotiques du français aux étudiants en cours de français, au moins ils essaient de faire attention à la prononciation, etc … Le seul problème dans les pays anglo-saxon est que la langue est rarement étudiée très longtemps, et donc à part le « Bonjour, aurevoir », il ne reste pas grand chose.
      Mais on peut se rassurer : en parlant avec des étudiantes italiennes, je me suis rendue compte que le système italien est encore pire que le nôtre … Par exemple en licence d’arabe, il n’étudient que des textes … traduits en italien ! Et un peu de grammaire, rabâchée en liste et en règles comme les cours de latin. Donc ouf, au moins, on gère à peu près l’écrit en France … !

      Publié par futuremutarjama | juillet 22, 2013, 06:42
  2. J’apprends l’arabe en ce moment méthode assimil édition 2005 leçon 23, (je sais ce n’est pas le bon endroit pour le commentaire mais au moins tu le liras) félicitation pour ton parcours et t’as oublié de rajouter que c’est une langue logique est je trouve plus facile que l’anglais et on tombe amoureux des lettres faire un Qaf c’est woa!!! et écrire un Sin isolé ou en fin de mot c’est trop beau. voilà lol

    Publié par gérard | juillet 25, 2013, 20:09
    • Merci pour le commentaire !
      Je crois d’ailleurs que j’ai la même édition de la méthode Assimil … Effectivement tu as raison pour ce qui de la logique : moi qui avais toujours eu du mal avec la grammaire française, j’ai retrouvé le plaisir de la grammaire avec l’arabe à la logique quasi-mathématique. Et oui, c’est aussi pour ça que je m’amusais à recopier plusieurs fois chaque leçon, le plaisir de dessiner les lettres ne tarit pas avec le temps … Je suis d’ailleurs passée au niveau supérieur, j’ai tenté les cours de calligraphie cette année, c’était du pur plaisir ! (Tiens, idée de futur article …)

      Publié par futuremutarjama | juillet 27, 2013, 12:59
  3. Ça me fait penser à une fille de ma classe de grec, qui a de la famille là-bas etc, et le parle donc très couramment; mais elle n’a appris à l’écrire qu’à partir du lycée, et résultat, elle n’est qu’en deuxième année de grec! Quel dommage. Moi aussi je trouve que c’est beaucoup plus facile (et naturel dans l’apprentissage, je dirais) de passer de l’écrit à l’oral… D’abord les bases, la pratique après (ou en même temps)!

    Publié par Gallorini Marguerite | mai 4, 2014, 08:24
    • C’est ça, passer par l’écrit d’abord me semble être un façon d’accélérer le processus d’apprentissage, plutôt que de faire par la méthode « naturelle » oral puis écrit, comme un enfant qui apprend sa langue maternelle. Ca met beaucoup de temps, alors si on peut raccourcir tout ça …
      Mais la fille dont tu parles, est-ce qu’elle serait quand même capable de lire un livre ou pas ?

      Publié par futuremutarjama | mai 4, 2014, 08:31

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