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Un orientalisme insidieux …

… Et dangereux à long terme.

Les arabisants (et même d’autres !) savent en général ce qu’est l’orientalisme, tel que défini par Edward Saïd et les post-colonial studies du monde anglo-saxon : la vision de l’orient selon l’occident, une construction qui ne colle pas vraiment à la réalité sur place, mais qui fait suffisamment bien illusion pour qu’on s’y méprenne la plupart du temps. Nommé d’après un courant artistique du 19ème siècle où on aimait bien peindre des femmes langoureusement allongées sur des canapés autour d’un sultan ou je ne sais quel « despote oriental »*, il désigne aujourd’hui aussi cette vision que peuvent avoir les gens sur l’ « orient », une masse informe de préjugés, positifs ou négatifs, plus ou moins dommageables.

Dans le milieu des études arabes et des arabisants, la proportion de gens encore atteints d’orientalisme est plus faible qu’ailleurs (malheureusement cela existe !), c’est-à-dire de personnes qui vous diront que tous les arabes battent leurs femmes, ou que tous les saoudiens sont polygames, que les peuples arabes ne comprennent que la force d’un despote, que l’islam est violent par nature, ou que … Bref, on rencontre toujours un prof ou deux qui sera capable de sortir ce genre d’ânerie (l’explication est toujours à trouver dans leurs problèmes personnels plutôt que dans des vérités scientifiques), mais je voudrais parler d’une autre sorte d’orientalisme, très présente, et très insidieuse … Et très négative sur le long terme.

Je m’en suis rendue compte ici à l’IFPO, mais je réalise qu’on peut la retrouver à peu près partout dans  le milieu des études arabes. Et elle atteint même les plus intellectuels, pour ne pas dire surtout les intellectuels.

Cet orientalisme, l’orientalisme pessimiste si l’on veut, c’est cette faculté de ne prendre de la langue arabe et sa civilisation moderne que ce qui est négatif : depuis le début de nos cours à l’IFPO, nous n’avons eu droit qu’à un seul texte humoristique, et encore, c’était cynique. Tout le reste, c’était des textes négatifs dans toutes ses nuances : de la guerre à la pédophilie en passant par le viol, le statut de la femme forcément mauvais, les divisions et les tensions sectaires et tout ce qui s’ensuit … Que cela soit en cours de littérature, en cours de « sujets de société » ou encore médias. Quand j’en ai parlé, la réaction première des autres élèves a été : « mais cela veut juste dire que ça reflète une certaine réalité, non ? » (de la même façon que si le JT du 20h reflète parfaitement la réalité je suppose).

Mais allez donc voir dans une classe d’anglais, ou une formation intensive de français pour étrangers (on en a l’exemple immédiat ici à l’IFPO, dont les bâtiments sont situés juste à côté des bâtiments abritant la médiathèque française et les salles de cours de FLE- français langue étrangère), ou en licence de japonais … Est-ce que les textes ne vous rabâchent que des aspects négatifs de ces pays ? C’est à dire par exemple, est-ce qu’en classe d’anglais on en fait que parler des serial-killers, des viols dans les facs américaines (très nombreux, 1 fille sur 4, d’après ce que j’ai lu), du KKK, de l’industrie très florissante de l’armement, de la misère des classes ouvrières en Angleterre ? Ou en classe de français du chômage, des femmes battues, des inégalités, du suicide, … ? Bref, oui, on en parle, ce sont des sujets de société, qui concerne les pays qui nous intéressent. Mais on ne parle pas que de ça. On présente du positif au moins autant que du négatif, aux élèves intéressés par une langue et une culture autres …

Mais en arabe, visiblement, il n’y a que le négatif qui vaille le coup d’être étudié. Comme si le positif n’existait pas. Comme s’il n’y avait pas de romans « normaux », où l’histoire se termine bien, comme si il n’y avait pas de gens normaux, menant une vie normale et racontant des blagues. Comme si apprendre une langue n’était pas suffisamment difficile pour en plus plomber l’ambiance systématiquement.

Pourtant je vis à Beyrouth, ville qui d’après les journaux est invivable, tellement il y a de problèmes et d’attentats. Et pourtant je mène une vie très normale, je vais dans les cafés, je vais en cours, je discute avec des amis … Et j’achète des romans pas forcément tristes. Je vois des gens de différentes confessions parler et rire ensemble. Des gens au cinéma. Des séries télé comiques …

Je comprends que la situation n’est forcément pas comparable à l’Europe : on est à une heure de route d’une guerre civile, une parmi d’autres qui ont secoué la région au cours de ces dernières dizaines d’années, et nos profs syriens ont bien sûr une vie pas facile, et ont parfois du mal à voir le positif dans l’humanité de façon générale. Je comprends donc que la part négative de nos études soit renforcée.

Mais cela n’excuse pas tout … Un de nos profs, syrien également, n’aborde aucun sujet négatif dans l’un de ses cours, et on se marre comme des fous à chaque fois. (Malheureusement c’est bien le seul cours …). Il ne nie pas la réalité, et il est prêt à en discuter si on lui pose la question, mais je pense qu’il a conscience que pour qu’un étudiant reste motivé, il faut le faire rire de temps en temps, et lui rappeler qu’on trouve de tout dans le monde arabe. Monde arabe que les journaux s’empressent de présenter de façon négative systématiquement, tout comme le JT de 20h a tendance à vous déprimer même s’il s’agit d’un pays en paix et relativement riche … (Pourtant dans le JT on a au moins le reportage ennuyeux sur les vacances d’hiver, la plage ou la rentrée des classes pour respirer un peu !).

Et cet orientalisme a la particularité d’être véhiculé par les intellectuels de façon très efficace. Les intellectuels du monde entier m’ont toujours paru avoir une certaine tendance au pessimisme, mais ceux du monde arabe, ou s’intéressant au monde arabe, pète les records. Au mieux, ils sont cyniques. Seules les choses tristes valent la peine d’être dissertées. Donc exit les comédies, les blagues et la vie normale. C’est leur choix, et pourquoi pas, mais le problème est que lorsqu’on veut apprendre l’arabe de façon classique (cours, classes), cela passe par ce milieu intellectuel, et alors cet orientalisme négatif écrase complètement l’étudiant, sans qu’il s’en rende toujours compte. Et il reproduira tout cela sans s’en rendre compte. Et contribuera à la formation d’une nouvelle vision du monde arabe, en décalage avec ce qu’une personne lambda de ces pays peut ressentir.**

Bref, tout cela pour dire qu’il ne faut pas ignorer les sujets négatifs, ce serait très bête et illusoire, mais il faut vraiment faire attention, quand on étudie l’arabe, à ne pas s’intéresser que aux sujets négatifs. Et prendre au moins 50% de positif … Acheter des livres à l’eau de rose, regarder des comédies, lire des blogs culturels, feuilleter des magasines qui parlent de voitures ou de robes de princesses. Lire les dernières pages des journaux arabes, où ils parlent des stars, des nouveaux livres, de réflexions diverses et variées, de scandales (oui, on a aussi droit à Hollande et Gayet au Liban). Bref, garder la motivation, en faisant ce qu’on aime, en faisant ce qu’on ferait en français, mais en arabe !

* (d’un point de vue purement esthétique je dois dire que j’aime en général bien ce courant. Une fois qu’on a décrypté et critiqué le mouvement, on peut l’apprécier pour les formes et les couleurs)

** Tout cela est comparable à ce débat, arme politique si utile, qu’est le voile en France : le discours dominant veut qu’une femme voilée soit obligée de l’être, alors que la réalité est que l’écrasante majorité des femmes voilées l’ont choisi (pour ne pas dire « exprès » par esprit de rébellion). Il suffit en général de leur demander. Or le choix est bien une caractéristique de la liberté, pas tellement de l’obligation … !

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À propos de Luisa Noor

Graduate Student, Middle East fan ( yes, it does exist, and it's not even a sickness ), languages fan, traveller, future social anthropologist/ film-maker/ writer ... Etudiante, fan du moyen orient ( ben oui, ça existe aussi ), fan de langues, voyageuse, future anthropologue / réalisatrice / écrivain ...

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